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Une expérience esthétique de la prison

prophete_affiche-38664J’aime, le dimanche, me glisser dans une salle obscure en fin de journée. Aujourd’hui, je me suis coulée pas loin de chez moi pour aller voir « Un Prophète » de Jacques Audiard. Je vous signale d’ailleurs que pendant la rentrée du cinéma, les places sont à 4 euros (jusqu’à mercredi 16). Ca fait toujours plaisir.

Étonnamment, au Musée d’Arts Modernes de la ville de Mexico (dont la programmation  était décidément canon et dont j’ai déjà parlé ici), j’ai vu une exposition sur le même thème. Il s’agissait de photographies regroupées sous le nom « Guilty » qui abordaient la question de la prison au Mexique.

Il me semble que rares sont ceux à avoir érigé la prison en objet esthétique. Or, c’est le cas de ces 2 manifestations artistiques, aussi différentes soient-elles dans leurs formes. Mais de là m’est venue l’idée de ce post.

"Ici étaient vos parents, sales putes"

"Ici étaient vos parents, sales putes"

Parmi les séries de photographies les plus marquantes de « Guilty », l’une d’entre elles montrait des clichés d’une prison mexicaine vide. Pour démanteler les gangs et mettre fin à la violence qui régnait en maître dans les lieux,  l’administration pénitentiaire a  décidé de transférer tous les détenus d’un coup, sans les prévenir. Ils n’ont donc pu partir avec aucun effet personnel, aucun objet, rien sauf ce qu’ils avaient sur eux.  Quelques photographes ont pu ensuite se promener dans les lieux désertés pour en capturer l’esprit. Certaines cellules avaient des posters pornos au mur, d’autres des icônes de la Vierge, d’autres encore ce slogan des plus élégants. Les douches, les couloirs, tout est sale, terne, suintant une moiteur grise.

La violence, bien qu’omniprésente à travers cette exposition, n’était que suggérée. Ce n’est évidemment pas le cas du film d’Audiard, dont certaines scènes sont tellement difficiles à regarder que je me suis caché les yeux comme une gamine de 3 ans (sans faire le coup de regarder entre les doigts).

« Un prophète » raconte le parcours initiatique d’un anti-héros contemporain, envoyé en prison à 18 ans pour 6 ans. Analphabète, sans famille, sans-abris, il devient « l’Arabe » d’un clan de Corses et se fait peu à peu une place à l’ombre. Intéressant de noter d’ailleurs que le paradigme des anti-héros modernes était l’ennui, de Balzac à Huysmans dont la « décadence » a de nombreuses prolongations contemporaines, alors que la société semble avoir aujourd’hui définitivement basculé dans une nouvelle ère.

On ne sait pas vraiment si l’itinéraire de cet enfant gâté d’une intelligence criminelle effroyable qui se révèle peu à peu est une ascension ou une descente aux enfers. Mais il paraît peu probable que le jeune Malik sorte du système de la violence et de son personnage criminel que la prison aura façonné de toute pièce. Au-delà de la description des rapports de force entre clans (« Corses » vs « Les barbus ») et de l’ascension d’une âme de grand criminel dans la tête de ce petit jeune, ce film questionne le rapport intérieur / extérieur et le système de la « réinsertion ». Dans un autre genre, c’était un thème déjà abordé par le film « Les Evadés » (un de mes films préférés par ailleurs), qui, bien que plus lissé, montrait déjà la difficulté pour les ex-détenus de retourner dans la vraie vie où ils se sentent plus enfermés qu’entre 4 murs.

La question de la liberté était également soulevée par une série de clichés incroyables sur les îles Marias, situées à plus de 100 km de la côté mexicaine en plein océan Pacifique. La plus grande est exclusivement dédiée à l’incarcération de détenus mexicains. Totalement isolés du reste du monde, ils n’ont pas besoin d’être  enfermés dans une installation spécifique et vivent « à l’air libre », parfois même avec leurs familles. Au final, cela semble quasiment pire : l’étouffement de la liberté confine à l’agoraphobie. Et les familles et proches de détenus qui continuent de vivre sur la terre ferme ont d’énormes difficultés pour se rendre sur ces îles, lointaines, entourées de requins et dont les bateaux ne peuvent approcher à plus de 12 miles nautiques.

islas marias

Las islas Marias (Mexique)

Las islas Marias (Mexique)

Tahar Rahim par JB Mondino
Tahar Rahim par JB Mondino

Et malgré toute cette noirceur, il me semble que l’expérience esthétique qu’on peut faire en tant que spectateur d’une oeuvre sur la prison repose sur le fait que de la beauté peut éclore inopinément au détour d’une image, d’un rayon de soleil ou d’un flocon de neige. Dans Un Prophète, l’émotion du héros (qui est pourtant totalement incapable d’empathie) quand il découvre de nouvelles matières (neige, sable) ou qu’il prend l’avion pour la première fois nous rappelle que sous toutes ces couches de vernis endurcissant, il y a encore quelqu’un qui peut être touché par la grâce esthétique. Et que quelqu’un comme ça ne peut pas être perdu pour toujours. Le tout joué et porté par un Tahar Rahim littéralement sublime qui participe grandement de l’esthétisme du film, faut dire ce qu’y est.

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